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Kofi A. Annan: «Je ne me suis jamais senti prisonnier»
Mercredi, 09.19.2007, 08:59am (GMT)

C'est à Genève, au bord du lac Léman, qu'il reçoit. Rarement, puisque cet entretien, réalisé avec France 24 dans le cadre de l'émission Le Talk de Paris, est le premier qu'il donne à la presse française depuis qu'il a quitté ses fonctions de secrétaire général de l'ONU, il y a près d'un an. Elégant et souriant, l'homme est calme et posé. Ses paroles sont précieuses, car, au fil des dix ans de son mandat onusien, il s'est confronté aux grands de ce monde et a connu les pires crises. Il évoque ici sa nouvelle vie et livre un constat réaliste sur les grands problèmes de l'heure.

Y a-t-il une vie après l'ONU?

Absolument. Il y a toujours énormément à faire et je suis plus occupé que jamais. Après dix ans au poste de secrétaire général de l'ONU, je peux vous dire que je n'ai rien perdu de mon enthousiasme.

Vous êtes actuellement à la tête de trois fondations. Quelles sont leurs missions?

La première fondation, Africa Progress Panel, est née de la Commission pour l'Afrique, créée par Tony Blair dans la perspective des huit Objectifs du millénaire pour le développement définis par l'ONU. Elle est chargée de suivre la mise en œuvre des promesses faites par le G 8 et par les gouvernements africains, notamment en matière de bonne gouvernance et de lutte contre la corruption. Ma deuxième activité, l'Alliance for a Green Revolution in Africa, travaille non seulement au niveau gouvernemental, mais aussi avec les agriculteurs eux-mêmes, pour s'assurer qu'ils disposent des bonnes techniques de sélection des cultures et des semences, d'irrigation, de stockage et de marketing. Et ce afin de viser le doublement ou le triplement de la production alimentaire dans les dix ans qui viennent. Enfin, le Global Humanitarian Forum, que je préside, est une fondation suisse qui a pour fonction de réunir une fois par an des acteurs clefs de l'action humanitaire pour discuter de points fondamentaux tels que l'impact de l'environnement sur le sort des individus ou la bonne manière de faire face aux gigantesques besoins humanitaires de notre temps.

Vous sentez-vous plus libre, maintenant que vous avez quitté l'ONU?

Disons qu'il y a moins de contraintes. Quand vous êtes secrétaire général, vous vous couchez chaque soir en vous demandant quelle nouvelle crise va vous réveiller.

Je me sens plus libre dans la mesure où je ne suis plus tenu d'évaluer toutes les conséquences de la moindre action ou de contrebalancer en permanence mes propos. Il est certain que je n'ai plus besoin de consulter le Conseil de sécurité ou l'Assemblée générale de l'ONU avant chaque grande initiative. Surtout, je peux décider librement des domaines où je choisis de m'impliquer.

Vous êtes-vous parfois senti prisonnier de vos fonctions?
Je ne me suis jamais senti prisonnier. Ni jamais complètement libre. Dans certains cas difficiles, même si vous disposez de l'accord du Conseil de sécurité, vous devez encore trouver les ressources et le budget pour mettre en œuvre les décisions, or vous ne détenez pas les cordons de la bourse. Personne ne peut se sentir vraiment libre dans ce type de situation. Malgré tout, j'ai eu suffisamment de liberté pour m'exprimer sur certains sujets majeurs, pour faire des propositions aux Etats membres, pour presser le Conseil de sécurité d'agir. L'été dernier, par exemple, lorsque la guerre entre Israël et le Hezbollah a éclaté, j'ai été le premier à demander l'arrêt des hostilités et je me suis activement engagé dans ce sens. J'ai œuvré auprès de certains Etats pour qu'ils fournissent des troupes destinées à une force de stabilisation internationale au Liban. Donc, j'ai pu agir, prendre des initiatives, mais dans certaines limites.

Avez-vous des regrets?

Tout le monde sait que j'aurais aimé que nous soyons capables d'empêcher la guerre en Irak, en raison des conséquences qu'elle a entraînées.

Le président Sarkozy a récemment déclaré que l'Histoire avait donné raison à la France. Etes-vous d'accord avec lui?
La position française était juste. Du reste, j'avais la même position, ainsi que plusieurs membres du Conseil de sécurité. C'est pourquoi les Etats-Unis ne pouvaient pas espérer que le Conseil approuvât la guerre. Le Conseil a agi exactement comme il est censé le faire, ce qui a d'une certaine manière sauvé l'ONU. Car, rétrospectivement, il aurait été désastreux que l'ONU se prononçât en faveur de la guerre en Irak.

Aujourd'hui, la moitié des conflits mondiaux et 70% des interventions militaires internationales se produisent en Afrique. Etes-vous toujours optimiste pour l'avenir de ce continent?
C'est une très bonne question. Elle m'a beaucoup préoccupé. Mais il y a de bonnes nouvelles. Les conflits sont en train de diminuer. En 1997, on comptait 41 conflits; aujourd'hui, seulement 31. Plusieurs foyers de guerre ont été maîtrisés, de l'Angola au Burundi en passant par le Liberia et la Sierra Leone. Même au Rwanda, pays qui a connu un génocide si terrible, les choses avancent. La Côte d'Ivoire semble prendre une meilleure direction. J'ai toujours considéré que l'Afrique ne pouvait pas envisager de développement économique et social avant de résoudre ses conflits. Leur diminution est un signe encourageant. Cela dit, vous avez raison, il y a toujours le Darfour et d'autres nombreux affrontements qui sont loin d'être résolus. Je note cependant que le besoin de paix et de sécurité va croissant parmi les peuples africains et que leur désir de trouver une voie vers la stabilité et la prospérité constitue désormais une nouvelle pression sur les leaders et les gouvernements.

Est-ce que le drame du Darfour ne marque pas les limites du système onusien?
Qu'est-ce que l'ONU? C'est une forme de gouvernance collective fondée sur la participation d'Etats souverains. Au Darfour, il y a de multiples forces en présence, et même la résolution du Conseil de sécurité le précise: pour déployer des troupes, il faut obtenir la coopération du gouvernement soudanais et un consensus. Sans cette condition, la communauté internationale ne peut pas imposer de déploiement militaire au Soudan. Deuxièmement, quels sont les gouvernements prêts à envoyer des troupes sur place? Nous vivons dans un monde de plus en plus complexe: les pays qui disposent des moyens et des forces nécessaires sont actuellement engagés en Afghanistan, en Irak ou ailleurs. Est-ce que vous croyez vraiment qu'ils sont prêts à relever un défi aussi lourd au Soudan? Il n'y a pas d'autre issue: les rebelles et le gouvernement doivent négocier un compromis, trouver une solution commune, en songeant avant tout à leur pays. Après quoi, cette solution politique pourra être mise en œuvre et défendue par une présence internationale. Mais la présence internationale sans solution politique préalable serait inopérante.
Concernant l'Iran et ses ambitions nucléaires, pensez-vous qu'il faille augmenter la pression sur le régime de Téhéran?
D'une part, il me semble que la pression s'exerce depuis un bon moment et qu'elle n'a cessé de s'accroître. D'autre part, le dialogue n'est pas interrompu et il doit continuer. Je crois qu'il ne faut pas envisager de sanctions en dehors du cadre du Conseil de sécurité. Faute de quoi on prendrait à la fois le risque d'affaiblir le Conseil de sécurité et de fournir à d'autres forces la possibilité de manipuler la situation.

Craignez-vous une frappe américaine?
Je répète que je suis très réservé quant à toute initiative s'inscrivant en dehors du cadre du Conseil de sécurité. Nous avons affaire à une situation particulièrement délicate et inédite au Moyen-Orient. Dans le passé, cette région se résumait surtout au conflit israélo-arabe. Désormais, nous devons faire face à ce qui se passe en Irak, en Iran, entre Israël et le Liban, entre Israël et la Syrie, entre factions palestiniennes, entre Libanais... La moindre erreur peut aggraver la situation et avoir des conséquences incalculables. Oui, il faut insister pour que l'Iran respecte ses obligations à l'égard de l'Agence internationale de l'énergie atomique et se plie aux résolutions du Conseil de sécurité. Mais les moyens pour y parvenir doivent être strictement mesurés. Car le monde ne peut pas se permettre de voir s'ouvrir un nouveau conflit au Moyen-Orient.

Quelle issue voyez-vous en Irak?
Les Américains sont pris au piège: ils ne peuvent pas rester et ils ne peuvent pas partir. De fait, l'Irak est devenu notre problème à tous. De sa pacification dépend une bonne partie de l'avenir international.

Est-ce qu'un retrait américain rapide apporterait une amélioration?
Même s'ils devront le faire tôt ou tard, les Américains ne peuvent pas se retirer brusquement. A mon avis, le retrait devra intervenir lorsque des progrès notables seront enregistrés entre Irakiens. Il faut d'abord parvenir à une forme de réconciliation, à un mode de gouvernement, à des réformes visant à un juste partage des ressources, à un respect équitable des lois, de quoi poser les bases d'une stabilité. Si ces conditions ne sont pas réunies, le retrait américain provoquera une explosion immédiate.

Que pensez-vous de la façon dont les Russes jouent avec les souvenirs de la guerre froide?
Je fais partie de ceux qui pensent que nous ne devons pas vivre dans un monde unipolaire. Or la Russie entend jouer un plus grand rôle international, comme par le passé, et faire valoir sa différence. Il faut prendre en considération cette donnée, même si ce pays suscite encore de la méfiance. Dans le schéma international à venir, les Russes peuvent apporter une large contribution à l'équilibre mondial. Mais il faut pour cela faire un effort de compréhension. Mettons-nous à la place des Russes un instant et imaginons ce qu'a pu être pour eux la dernière décennie: l'effondrement du système soviétique suivi de l'extension de l'Otan à l'Est, l'élargissement de l'Union européenne aux ex-démocraties populaires, l'éclatement du Caucase, la volonté d'indépendance de l'Ukraine, le morcellement de l'Asie centrale, l'émergence de la Chine... Sans parler du projet américain de bouclier antimissile en Pologne et en République tchèque. Comment imaginer que les Russes ne réagissent pas face à ces bouleversements?
Faut-il craindre une confrontation?
Il ne doit pas y avoir de confrontation; cela dépend de notre manière de répondre. Si nous acceptons de comprendre que les Russes se sentent assiégés, qu'ils ont peut-être mal compris nos intentions, nous réagirons de façon plus raisonnée qu'instinctive. Il faut se parler et accepter une dose d'autocritique. Fondamentalement, je ne suis pas sûr que la Russie ait des objectifs si éloignés de ceux des Occidentaux. Et je ne crois pas que le retour à la guerre froide soit un schéma crédible.

Trouvez-vous que la France effectue son retour en Europe depuis l'élection de Nicolas Sarkozy?
Je vois un changement dans l'attitude du gouvernement français, mais j'en vois un plus grand encore dans l'optimisme retrouvé du peuple français. La France peut œuvrer efficacement pour donner à l'Europe plus de poids dans le monde. Car c'est en rendant l'Europe plus forte que la France deviendra plus forte.

 

 

L'Express

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