Au cours des prochaines 72 heures, et à moins de deux semaines de l’ouverture du délai constitutionnel pour l’élection présidentielle, Beyrouth, où vont bientôt retourner, séparément, le patriarche Sfeir et Saad Hariri, sera décidément the place to be pour les diplomates internationaux. Un embouteillage à l’issue duquel, probablement, la majorité annoncera une position définitive par rapport à l’initiative Berry ; une initiative chaleureusement accueillie, on le sait, par bon nombre de grandes capitales, et qui sera au cœur des discussions et autres négociations que mèneront ces différents responsables étrangers.
Principale mission de ces derniers : se pencher au chevet de la présidentielle libanaise, faire en sorte que le scrutin se tienne dans les délais constitutionnels et essayer de trouver des dénominateurs communs entre les deux camps. Avec leurs interlocuteurs libanais, les diplomates qui feront escale à Beyrouth tenteront ainsi de dessiner une espèce de portrait-robot du successeur d’Émile Lahoud, qui devrait, quel que soit son nom, se transformer en un pont entre deux rives, à même d’assurer un minimum d’harmonie interlibanaise, tout en étant celui qui accompagnera et stimulera l’application des résolutions onusiennes relatives au Liban.
Le premier de ces diplomates à avoir atterri, hier en soirée, à l’aéroport Rafic Hariri est l’émissaire du président soudanais, Moustapha Osmane Ismaïl – il y a d’ailleurs été précédé par le directeur du département P-O au sein du ministère allemand des Affaires étrangères, Andreas Michaelis. Il sera suivi aujourd’hui par un fin connaisseur du dossier libanais, le ministre espagnol des Affaires étrangères, Miguel Angel Moratinos, dont ce sera la deuxième visite au Liban dans le but d’aider à régler la crise politique préprésidentielle. Arrivera également le même jour la sous-secrétaire adjointe américaine pour les Affaires économiques, Elizabeth Dibble. L’ambassade US lui aurait ainsi préparé un emploi du temps particulièrement intense, qui sera couronné par une rencontre avec une délégation de la majorité parlementaire, demain jeudi, à Awkar. Quant aux entretiens de la diplomate américaine, ils seront axés sur les dossiers politique (présidentielle en tête…) et économique, avec une mention spéciale à la lutte contre le terrorisme, au lendemain de la victoire de l’armée sur les islamistes de Fateh el-Islam à Nahr el-Bared, sans oublier les récentes allusions aux entraînements armés dans les rangs de l’opposition plurielle.
Le clou de ces 72 heures surchargées sera l’arrivée tour à tour du ministre français des Affaires étrangères, Bernard Kouchner, pour la troisième fois à Beyrouth depuis qu’il a pris en main le Quai d’Orsay, puis du vice-ministre russe des Affaires étrangères, Alexander Saltanov (qui passera avant par Damas).
Bernard Kouchner passera exactement huit heures dans la capitale libanaise, où il tiendra une série d’entretiens, notamment avec les présidents Berry et Siniora. On sait que la France pense qu’il y a « sans doute des opportunités à saisir » après l’offre de compromis du n° 2 de l’État, « d’où la nécessité de poursuivre le contact avec les parties libanaises », selon le porte-parole adjoint du Quai d’Orsay, Frédéric Desagneaux. Et selon un ambassadeur européen en poste à Beyrouth, la synergie franco-US chapeaute de près ce ballet diplomatique en terres libanaises ; on parle ainsi d’une visite commune au Saint-Siège qu’entreprendraient prochainement le bras droit de Condoleezza Rice pour le P-O, David Welch, et l’émissaire de Bernard Kouchner, Jean-Claude Cousseran, qui rencontreraient ensemble le pape Benoît XVI ainsi que plusieurs responsables du Vatican.
Concernant la Russie, des sources officielles parlent volontiers du regard positif que pose désormais Moscou sur la présidentielle libanaise, grâce, entre autres, aux concertations et à la coordination à haut niveau entre responsables russes et français, ainsi qu’à la prise de conscience, au Kremlin, de l’importance d’une élection présidentielle au Liban dans les délais constitutionnels. On dit même que l’optimisme russe dépasse désormais les 50 %… C’est pour cela qu’il a été décidé, à Moscou, d’envoyer Alexander Saltanov à Damas puis à Beyrouth, afin qu’il prenne le pouls sur le terrain et, surtout, qu’il transmette le souci russe d’un scrutin à temps. Quoi qu’il en soit, l’escale damascène de Saltanov, particulièrement rompu, lui aussi, aux arcanes libano-syriennes, est un signe en soi, une manière sans doute de faire comprendre à la Syrie qu’elle ne peut pas/plus continuer à aller à contre-courant de la volonté de la communauté internationale.
Il reste une (grosse) épine : les rapports entre Damas et Ryad, dont la qualité, visiblement, semble de plus en plus inversement proportionnelle à ceux entre Ryad et Téhéran. Et c’est désormais une mégabrouille qui prévaut entre la Syrie et le royaume wahhabite, maintenant qu’a été annulée, et pas reportée, la visite qu’était censé entreprendre hier le ministre syrien des Affaires étrangères, Walid Moallem, en Arabie saoudite, pour remettre à Abdallah un message de Bachar el-Assad (lire par ailleurs). Il est à noter, dans ce cadre, que c’est de Ryad, et non de Damas, que l’annulation a été évoquée à l’AFP, ce qui porte à croire que les raisons de cette non-visite sont bien plus saoudiennes que syriennes. Mais force est de constater que ce gel entre Damas et Ryad laisse présager quelques complications dans le cheminement du dossier présidentiel au Liban. Sauf que les relations saoudo-iraniennes (et par extension, américano-iraniennes) semblent avoir la forme, et que, depuis 2004, tout ce à quoi s’oppose la Syrie au Liban, du tribunal international au déploiement de la Finul plus et de l’armée au Sud, en passant par un gouvernement sans tiers de blocage, se solde par un (plus ou moins) retentissant échec…
Bref… Soixante-douze heures intenses donc et un week-end à venir (ou un début de semaine prochaine) qui permettront sans doute d’y voir plus clair, à l’aune, notamment, de la réunion du 14 Mars et du pèlerinage politique de Nabih Berry à Bkerké.
Z. M.