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| Noces |
La cérémonie de mariage se déroulait dans un climat bon enfant, jusqu’au moment où tout bascule
Les pires situations que peut, parfois, enfanter la vie tournent souvent autour d’états d’âmes aux antipodes les uns des autres. Généralement, il s’agit de moments marqués par des transitions brusques, furtives, quasi inexistantes, passant d’un extrême à un autre en moins de temps qu’il n’en faut pour ciller de l’œil. C’est le cas d’une histoire qui marquera, encore pour longtemps, les habitants d’une petite localité dans les environs de Khénifra.
Ce jour-là était un jour de fête, longuement préparé dans le village, aussi bien par les membres de la famille concernée que par les autochtones dans leur ensemble. Ce soir-là, une grande cérémonie était prévue pour sceller, à jamais, l’existence de Jamal et Karima. On l’aura compris, les deux tourtereaux convolaient en justes noces. Il était question de la consécration d’une grande histoire d’amour, vécu en catimini dans ce village où, comme il est de coutume dans les petits patelins, le conservatisme avait le dernier mot. Du coup, à l’image de toutes les petites agglomérations bien de chez nous, l’ensemble du village était rythmé par les préparatifs des noces du fils de Haj Abdallah et de la fille de Moulay Saïd. Tout le monde s’y préparait à sa manière et en fonction de ses moyens. Et selon ces moyens, rares sont les femmes qui avaient prévu, auparavant, de confectionner spécialement une tenue digne de ce grand jour. Les préparatifs pour la majorité du village se résumaient à se faire bichonner au bain maure, puis à se faire tatouer les mains au henné, sans plus.
Cela suffisait à saupoudrer cette petite communauté modeste d’une dose incommensurable de joie et de bonheur. Car, dans pareilles contrées, le plaisir se situe au-delà de l’aspect matériel des choses et se concentre principalement dans les rapports humains, les retrouvailles avec les proches des villages voisins, les discussions hilarantes, les petites indiscrétions, le rire, le chant et la danse. La soirée tant attendue était sur le point de débuter. Une grande tente caïdale a été dressée dans la place du village pour abriter les festivités. Tout et tous étaient prêts pour le grand saut. Karima était dans son plus beau jour. Elle arborait sa première tenue et les autres caftans étaient en stand-by, leur tour allait venir bientôt.
A la tombée de la nuit, la cérémonie battait son plein. Une troupe locale des fabuleuses chikhates de Zayane mettaient le feu sur la petite estrade dressée pour l’occasion, dans un recoin de la tente. L’assistance était aux anges, les gens réservés l’étaient de moins en moins, puis l’on commençait à se défouler sans retenue. Dans cette atmosphère qui frôlait la frénésie, Karima et Jamal était ailleurs, quelque part sur un petit nuage ou, comme on le dit souvent, les mains dans les poches et la tête dans les étoiles… jusqu’au moment où tout bascula. Sans signe avant-coureur, un mouvement de panique renversa cette ambiance jusque- là joviale. Celui-ci émanait du fin fond de la tente et irradia l’ensemble de celle-ci. Les dizaines d’invités présents semblaient s’être donné le mot d’ordre d’évacuer les lieux sans en comprendre la raison.
Dans ce mouvement d’évacuation forcée, les recoins de la tente se vidèrent et, comme dernière image de sa cérémonie de mariage, Karima entraperçu un homme gisant par terre, le sang giclant encore de son abdomen. C’était le choc. Elle perdit connaissance et ne s’en remettra que plusieurs minutes plus tard. « Ils l’ont tué ! Ils l’ont tué ! », c’était la dernière phrase parvenue à ses oreilles, au moment où elle vacillait. Les deux centaines d’invités présents dans la tente caïdale cédèrent, ainsi, la place à un cadavre, inerte, sans aucune chance d’être transporté en urgence dans un quelconque centre de santé. C’était le corps de Miloud, un jeune du village, marié et père d’une fillette d’un an. Les quelques hommes restés sur place, en attendant l’arrivée des éléments de la gendarmerie royale, étaient perplexes. Miloud était un homme sans histoire.
S’agissait-il d’un règlement de compte ou d’une simple dispute ? Le mystère demeurait entier. La brigade dont relève le périmètre du crime s’est aussitôt jointe à la partie. La victime a été tailladée au niveau du thorax à plusieurs niveaux par un objet tranchant. Parmi toutes les personnes présentes au moment du crime, aucune n’a pu être d’une quelconque utilité aux gendarmes dans leur quête de la vérité. Jusqu’au lendemain, lorsqu’un jeune du village se présenta de son propre chef au siège de la gendarmerie. Malgré le fait que son témoignage était à côté de la plaque, et on le comprend aisément à cause, justement, de la panique qui régnait au moment du crime, celui-ci allait tout de même être d’une grande utilité aux enquêteurs. En effet, le seul témoin qui avait quelque chose à raconter a reconnu avoir vu un certain Saïd, lors du mouvement de fuite générale, tenant un couteau à la main.
Saïd se retrouva aussitôt hôte de la gendarmerie, mais non seulement il s’avérera blanc comme neige, son témoignage allait démêler l’écheveau sur lequel était bâtie toute cette histoire. La vérité est que plusieurs villageois savaient exactement ce qui s’était passé, sauf que dans les régions reculées, l’on a tendance à éviter de se mêler de pareilles affaires, sous peine d’y être entraîné. Ainsi, Saïd a démontré, preuve à l’appui, qu’il n’avait rien à voir dans cette histoire, et qu’il n’avait rejoint la cérémonie que très tard dans la nuit, juste avant le crime. Dans un coin dissimulé de la tente, il avait remarqué trois jeunes en train de se saouler sur les rythmes effrénés des Zayanes. Miloud a dû les rejoindre et, à cause d’un petit détail, il était engagé dans une prise de bec avec l’un d’entre eux. Le ton monta d’un cran, Miloud a dû user de ses muscles pour avoir le dernier mot. C’était son dernier acte accompli ici-bas.
Les trois jeunes, sous l’effet de l’alcool, se ruèrent sur lui, toutes lames dehors. Profondément entaillé à plusieurs niveaux de l’abdomen, il sortit du coin dissimulé et s’affaissa sous le regard médusé des convives. S’ensuit alors le fameux mouvement de panique. Les trois lascars arrêtés, ils passèrent à table sans se faire prier, mettant leur acte de folie sur le dos de l’alcool. Chose qui ne les extirpera aucunement des griffes de la justice.
Les gladiateurs modernes
Il est reconnu que les cérémonies de mariage à la campagne n’ont pas d’égal. En dépit du manque de moyens, les fêtes de noces en milieu rural sont caractérisées par un faste et une dose de luxure qui laisse, parfois, pantois. A la campagne, une cérémonie de mariage est occasion qui admet toute sorte d’excès.
Même dans les milieux dits conservateurs, les boissons à base d’alcool (eau-de-vie principalement) sont tolérées sous prétexte que cela contribuera à la détente des convives. Et c’est justement à cause de cette effraction au principe du conservatisme que plusieurs régions, lors de divers cérémonials, en font les frais. « Dans mon village, lors d’un mariage, si ça ne se termine pas en bagarre, ça n’a aucun sens, les gens ne sont pas satisfaits », raconte, le plus spontanément, Mohamed, veilleur de nuit originaire de Sid Zouine, dans les environs de Marrakech. « Une bonne cérémonie de mariage ne se raconte le lendemain que sur la base de la pagaille intervenue la veille, que lorsque tout le monde a mis la main à la pâte, même le futur époux et les chikhates », explique ce quinquagénaire sans sourciller. Durant les cérémonies auxquelles il a assisté, il raconte que l’alcool coulait à flot, que la nourriture est servie en abondance et que tout le monde s’éclate comme il peut.
Heureusement pour lui, il n’a jamais été question que de blessures superficielles, ou d’œil au beurre noir, séquelles largement pardonnées le lendemain. Aussi, n’est-il pas étonnant que les annales de la criminalité, en milieu rural, regorgent d’histoires où l’on était en pleine célébration, jusqu’au moment où tout bascule et que ça dégénère.
On se croirait en pleine fête chez les gladiateurs.