Le 29 novembre 1802, sur l’île de la Guadeloupe, une femme condamnée à la pendaison par ordre de la France de Bonaparte et redevenue esclavagiste est conduite à l’échafaud. Elle a trente ans. On la surnommait la «Mulâtresse Solitude» à cause de sa peau claire, fruit du viol d’une captive africaine sur le bateau qui l’entraînait vers les Antilles.
La veille seulement, «Solitude» avait mis au monde l’enfant dont elle était enceinte, aussitôt arraché de son sein pour s’ajouter aux biens d’un propriétaire d’esclaves. Elle aurait dû être exécutée six mois plus tôt mais les colons ne voulaient pas de gâchis : ce ventre animé pouvait rapporter deux bras de plus à une plantation.
Huit ans plus tôt, dans l’euphorie de l’après Révolution, la France avait décrété l’abolition de l’esclavage dans ses colonies malgré l’opposition des planteurs Blancs qui en contrôlaient l’économie. Libérés de leurs chaînes, les Noirs s’éloignent en nombre de leur environnement de servitude pour tenter de se reconstruire une vie loin de la tyrannie des anciens maîtres.
Certes, il a fallu cinq ans de débats houleux aux parlementaires parisiens pour savoir si les Droits de l’Homme et du citoyen, proclamés en 1789, devaient aussi s’appliquer aux Nègres, considérés comme inférieurs. En France, le lobbying esclavagiste est puissant et les quelques partisans d’un adoucissement de l’esclavage, regroupés au sein de la Société des Amis des Noirs, n’ont pas la virulence des philanthropes anglais engagés dans la lutte contre la traite négrière. Les grands planteurs sauront se faire entendre et l’Assemblée placera les colonies sous un statut d’exception pour maintenir l’esclavage. Or, sur place certaines catégories de la population ont bien retenu cette proclamation qu’ils ont gravé dans leur tête : «Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits». Ils ne doutent pas qu’elle ne puisse s’appliquer à eux. Ce sont en majorité des Métis ainsi que des Noirs libres et affranchis, tenus en marge de la société par la discrimination blanche. Ils vivent de petit commerce, d’artisanat ou de leurs propres plantations et certains d’entre eux ont même commencé à faire fortune, à force de travail. Parmi eux se trouvent des personnes instruites qui lisent les journaux et savent ce qui se passe ailleurs.
100 000 esclaves
pour 14 000 Blancs
A l’époque de la Révolution française, la population de la Guadeloupe compte près de 100.000 esclaves, 14.000 Blancs et plus de 3000 Métis et Noirs libres ou affranchis.
Les Français, arrivés sur l’île en 1635 avaient massacré les tribus amérindiennes, qui les avaient pourtant accueillis avec hospitalité, et s’étaient mis à importer des Africains du Ghana, du Togo, du Dahomey, de la Côte-d’Ivoire, du Nigéria et aussi du Cameroun, du Gabon, du Congo et d’Angola comme main-d’œuvre pour leur production de canne à sucre, tabac, café, coton et cacao destinée aux besoins de la métropole.
Dans la société guadeloupéenne en formation, ils occupent le sommet d’une pyramide caractérisée par une différenciation entre grands Blancs et petits Blancs.
La première catégorie regroupait ceux dont les noms à particule indiquaient l’ascendance noble. On y trouvait aussi de gros négociants, de riches bourgeois, des fonctionnaires, des officiers de l’armée et d’anciens capitaines de navires négriers. Sur ses terres appelées habitations, l’aristocratie sucrière constitue un monde clos régnant sur l’exploitation de 100 à 300 esclaves. Le maître tout puissant y administre sa propre justice et possède sa prison, son infirmerie, sa chapelle. Aucun pouvoir extérieur n’a de prise sur lui et pour gérer son troupeau d’esclaves, il est aidé d’intendants, de gérants, de contremaîtres et d’une milice.
Quant aux petits Blancs, représentant un peu moins de la moitié des Européens de l’île, ce sont généralement d’anciens marins et soldats, devenus intendants, contremaîtres de plantations, petits planteurs, artisans ou boutiquiers dans les villes et les ports. Ils détestent les grands Blancs méprisants dont ils envient la fortune, traitent les esclaves avec férocité et rejettent les gens de couleur qui les concurrencent dans certaines activités économiques.
Une communauté noire hétérogène
Loin d’être homogène, la communauté des esclaves a aussi ses catégories : les domestiques (servantes, couturières, valets, cuisiniers), mieux nourris, mieux traités, mieux habillés, et qui n’ont qu’une crainte, celle de perdre le statut privilégié que leur confère la proximité avec les Blancs pour être renvoyés parmi les Nègres de plantation qu’ils couvrent de leur sentiment de supériorité. Ces nègres de houe ou de jardin, justement, représentent plus de 90% des Noirs de l’habitation, travaillant toute l’année de 4 heures du matin au coucher du soleil à labourer la terre, couper la canne, récolter le manioc, réparer les chemins, nettoyer les canaux, ramasser du bois de chauffage ou de la paille pour les animaux, préparer le fumier, semer les plants, et ce sous la menace permanente des coups de fouets qui régissent leurs vies.
Parmi les non-blancs, les gens de couleurs - fruits du droit de cuissage des maîtres sur les jeunes négresses - tiennent à se démarquer des autres Noirs libres, considérant les gouttes de sang blanc qui coulent dans leurs veines comme un véritable passeport social pour échapper à un statut infériorisé. Comme on craignait au temps de Louis XIV qu’une augmentation des «sang-mêlé» ne vienne ébranler la hiérarchie raciale, en 1685 Colbert édicta un Code noir destiné à réglementer le statut des esclaves. Les relations interraciales y étaient réprouvées et le fait d’être père d’un mulâtre jugé infamant.
Les Blancs coupables de mésalliances s’exposaient à être déchus de leurs droits et ne pouvaient transmettre de titres à leurs descendants colorés. Ces mesures ne freinant en rien la libido des coloniaux, le pouvoir finit par s’en prendre directement aux gens de couleur.
Il fut d’abord décrété que leur statut dépendrait désormais de celui de leur mère : ils ne seraient considérés comme libres que si celle-ci l’était déjà. Puis l’accès aux emplois publics, aux métiers assermentés et à certaines professions libérales telles qu’avocat, médecin, orfèvre ou apothicaire leur fut interdit.
Dans un univers de dépendance aussi figé, on comprend leur sentiment de révolte lorsqu’ils se rendirent compte que la Déclaration des droits de l’Homme risquait de leur passer sous le nez !
Premières révoltes
Les premières révoltes éclatèrent en 1790 dans la colonie française de Saint-Domingue (Haïti) où 350 mulâtres furent écrasés par les forces de l’ordre. En Guadeloupe, la pendaison des meneurs en place publique n’arrête pas les soulèvements sporadiques qui agitent l’île entre 1790 et 1792. Face à l’ampleur des révoltes, l’Assemblée législative finit par lâcher du lest.
En 1792, après la proclamation de la République, les hommes de couleur et les Noirs libres et affranchis sont autorisés à devenir citoyens français. Les désordres de la Révolution française allaient cependant fissurer l’ordonnancement bien huilé de cette organisation oppressive. Les nouvelles mettant deux mois à arriver de métropole par bateau, c’est avec un petit décalage que la chute de la royauté allait en effet se répercuter dans les territoires d’Outre mer, avec les grands planteurs blancs dans le rôle des royalistes et les petits blancs dans celui des patriotes, chaque camp armant ses esclaves pour les placer en première ligne des affrontements. Aussitôt connu le guillotinage en janvier 1793 du roi Louis XVI, le régime local de la Terreur commença à faire rouler des têtes. Des familles entières de planteurs furent massacrées et leurs biens ainsi que ceux du clergé - également propriétaire d’esclaves et de sucreries - confisqués par les représentants Blancs de la Convention républicaine.
Abolition de l’esclavage
Profitant de l’anarchie ambiante, des esclaves commencèrent à déserter les ateliers pour fuir vers des bourgs plus ouverts aux idées nouvelles de liberté et d’égalité. D’autres prirent la piste de mornes lointains : ce sont les Nègres-marrons, du mot espagnol cimarron, «celui qui fuit son maître». Enfin, le 4 février 1794, la Convention décréta l’abolition de l’esclavageen ces termes : «Tous les hommes sans distinction de couleur domiciliés dans les colonies deviennent des citoyens français jouissant de tous les droits garantis par la Constitution».
Un nouvel administrateur est chargé de porter le décret d’abolition à la Guadeloupe, mais en approchant la côte avec sa flotte d’un millier d’hommes il apprend par des pêcheurs que la colonie est sous occupation anglaise depuis deux mois. En fait, après la proclamation de la République la France s’était retrouvée face à une coalition européenne d’empires et de royautés prête à en découdre pour faire rétablir la monarchie. Parmi eux, l’Angleterre, maîtresse du commerce maritime, qui convoitait les îles à sucre françaises.
Déjouant la surveillance des frégates anglaises, Victor Hugues lance une attaque surprise sur la garnison ennemie et entre dans Pointe à Pitre le 7 juin 1794. Conscient que ses troupes ne pourront venir seules à bout de l’occupant, il officialise rapidement la libération des esclaves en déclarant : «Un gouvernement républicain ne supporte ni chaîne ni esclavage. Aussi la Convention nationale vient-elle de décréter solennellement la liberté des Nègres».
Puis, dans la foulée il lance un appel à l’enrôlement de volontaires pour défendre la patrie. Afin de donner plus de poids à sa requête, il annonce à la cantonade que tout homme ramenant avec lui dix hommes sera nommé caporal ; plus de dix hommes, sergent ; 25 , sous-lieutenant ; 50, lieutenant, 100 et plus capitaine. Un processus conforme aux procédures révolutionnaires de l’époque qui nommaient des généraux de vingt-cinq ans.
(A suivre)
Sylvia Serbin