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Chronique
 
Guerre et paix sur la terre aux hommes de bonne volonté
Jeudi, 01.03.2008, 11:04am (GMT)

Je suis en train de lire La Marche, écrit par E. L. Doctorow. Rien à voir avec la guerre au stress et aux calories en trop: la promenade en question, c'est 60 000 hommes qui déboulent du Tennessee sur Atlanta, s'emparent de la future capitale de Coke, détruisent tout, puis foncent vers Savannah pour, 400 kilomètres plus loin, refermer la nasse autour des armées confédérées. La «Grande Marche vers la mer» du général Sherman, un épisode célèbre de la guerre de Sécession. Je termine donc mon année de lecteur à Savannah en 1864. Je l'avais commencée avec Gore Vidal dans un taxi descendant Park Avenue en 1946. Nous apercevons Jack Kennedy sur le trottoir, un «maigrichon au teint jaunâtre, vêtu d'un treillis». J'admire la parfaite aisance de Vidal, son insolence calculée, me demandant qui d'autre pourrait bien, avec un recul d'un demi-siècle, épingler le futur président d'un trait aussi vif. Mailer? Même pas.
Vidal porte lui aussi son treillis de l'armée tandis qu'il se dirige vers les bureaux de l'éditeur chez son premier roman, Ouragan, doit bientôt paraître. Il sort de la guerre, son livre aussi. Un an plus tôt, il célébrait Noël en se soûlant la gueule à Anchorage, puis gagnait son poste dans une garnison perdue des îles Aléoutiennes, où il dut se sentir exactement comme le personnage d'un roman non encore écrit de Julien Gracq, à monter la garde entre deux empires occupés ailleurs, loin de tout, comme oublié sur son propre rivage des Syrtes. À New York, Kennedy marche vers sa première élection au Congrès et une carrière politique qui l'amènera à deux doigts de provoquer la troisième guerre mondiale. Son cousin Gore, nourri de culture classique, convoitera lui aussi le Congrès, continuera d'écrire, connaîtra le scandale, deviendra un critique éclairé de l'Empire, doublé d'un chroniqueur mondain particulièrement vache et, dans une entrevue au Monde, il aura un jour le droit de se décrire comme «l'un des derniers intellectuels américains, caché quelque part dans les collines près de Hollywood». Sa vraie patrie est la Grèce antique, sa mémoire est comme «les différentes strates de l'ancienne Troie où, sous cet amas de villes superposées, l'on espère retrouver Achille et son bien-aimé Patrocle, ainsi que cette colère primitive qui fut à l'origine de notre monde».

Je ne sais pas trop ce qu'a pensé Vidal de la réincarnation de son héros sous les traits de Brad Pitt, mais la colère d'Achille est toujours là. Et les livres pour la dire aussi. À l'heure des bilans annuels, un bref survol de 2007 à travers le viseur de cette chronique me donne presque envie de plonger sous mon bureau, de peur qu'un éclat d'obus finisse par s'échapper d'une page pour m'arracher la tête. Je regarde, derrière moi, ce paysage de livres ouverts et j'aperçois les décombres fumants de Dresde contemplés à la fois par Gunter Grass d'un train en marche et au ras des gravats par un Kurt Vonnegut halluciné. Je suis en même temps en train de charger un village de koulaks avec Isaac Babel et la cavalerie rouge et d'attendre l'attaque de ces mêmes Rouges au fin fond de la Sibérie avec James Meek et sa légion tchèque perdue. Des soldats défoncent la porte de mon appartement et m'emmènent et je ne sais pas encore si ma destination sera le stade de Santiago où m'attend le chanteur Angel Parra au milieu d'une odeur de sang séché qui ne trompe pas ou bien le drôle de camp de vacances imaginé par Carlos Liscano. J'arrive devant un fort décrépit au milieu du désert et juste au moment où je vais conclure que les guerres indiennes sont terminées, la légende de Crazy Horse parvient à mes oreilles. Je vois s'effondrer les tours du World Trade Center, je zappe, passe d'un gamin qui rêve d'apprendre à parler à son anus à un missionnaire américain mettant à profit la nouvelle donne géopolitique en Asie centrale pour se faire sodomiser par un Russe d'Ouzbékistan. Et cette femme qui me sourit d'un air engageant dans un bar de Berlin, travaille-t-elle pour le MI5 de William Boyd ou la filière hongroise d'Alan Furst? Pour faire basculer l'Amérique dans la guerre ou empêcher l'Europe centrale de basculer dans le camp nazi? Même les morts ne sont pas épargnés: Vonnegut, Mailer, Gracq... en voilà trois, et pas des moindres, qui doivent leur renommée littéraire à nul autre que Mars, dieu de la guerre...

Pas de guerre, pas de petit Mailer génial à 25 ans, pas de Vonnegut Jr complètement fêlé, pas de Rivage des Syrtes. Pas de Voyage au bout de la nuit non plus. Ni d'Iliade. Ni de Napoléon, et alors, que fait-on de Stendhal et de Tolstoï? Pas de croisades. De romans de chevalerie. La bataille de Lépante n'a jamais eu lieu et Don Quichotte, plutôt que de se farcir le cerveau d'exploits plus que douteux, passe du temps dans son jardin, où il plante des choux. Dans un dialogue célèbre, Cervantes s'est amusé à comparer les métiers des lettres et des armes, avant de laisser l'ingénieux hidalgo trancher en faveur des armes. Un demi-millénaire plus tard, le choix de mon héros de roman préféré continue de me hanter. Monsieur Hamelin, croyez-vous qu'il soit possible aujourd'hui d'être romancier et pacifiste sans aucune hypocrisie?

-- Heu...

Laissez-moi poser la question autrement: connaissez-vous beaucoup d'événements capables de générer autant de drames humains à l'hectare, et d'exercer une plus grande fascination que, disons, la bataille de Stalingrad?

-- Je vais prendre deux minutes pour y penser, OK?

Depuis un an, j'ai consacré un nombre non négligeable de paragraphes de cette chronique à vitupérer l'entreprise militaire canadienne en Afghanistan et tous les flonflons qui l'accompagnaient. Étais-je dans la position du preacher dont les mots poufendeurs de chair s'alimentent au feu même du gouffre qui l'attire? À dix ans, j'achetais des modèles à coller des cuirassés de la marine d'Hitler (le Bismarck, le Tirpitz) et rêvais de leurs exploits comme 30 ans plus tôt un certain Gunter Grass. Lui s'est engagé dans la Waffen-SS. Le toubib de Valcartier m'a trouvé les pieds plats et renvoyé chez moi. Ça a réglé le problème, mais le moteur de mon engagement, à la base, était le même: faire comme les autres. Adhérer. J'allais ensuite découvrir dans les livres, en plus des mille et une manières de transformer un être humain en son cadavre, une certaine idée de la liberté et une haine tenace de l'uniforme qui ne m'ont plus quitté. Nous nous définissons en nous opposant, ce qui ne va pas sans ambivalence, car comment vouloir la disparition de l'ennemi sur qui a fini par reposer une partie de notre identité? Je voudrais rejeter viscéralement la guerre, mais comme écrivain, je suis bien obligé d'admettre que ce n'est pas tant la résolution violente des conflits que le mensonge grandissant auquel elle donne lieu que je vomis. Pas tant la bataille de Vimy que le fait de dire que sur cette purée de chair à canon fleurit rétrospectivement la démocratie canadienne... Et c'est ainsi que, l'ingéniosité de la propagande étant proportionnelle au développement de la sensibilité et au caractère toujours plus inacceptable de la souffrance, les romans, tout en continuant de décrire la plus épique et scandaleuse des fatalités humaines, vont continuer de mener leur propre guerre. Alors paix sur terre, mes frères, mais vous savez comme moi que ça n'arrivera pas. Et bonne année!

 

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